Traverser le Morvan à cheval, devant la Maison du Parc à Saint-Brisson, m’a sauté au nez avec l’odeur de mousse mouillée et la terre qui collait déjà aux boots. J’ai serré la sangle, puis j’ai regardé la trace filer sous les fougères. Au premier carrefour, le silence m’a coupé net. Je suis partie en pensant suivre un simple layon, et j’ai été frappée par ce passage qui se défaisait sous mes yeux.
Je ne savais pas vraiment dans quoi je m’embarquais ce matin-là
Je viens de la campagne, près de Dijon, avec mes deux enfants et des week-ends qui se remplissent vite. En tant que cavalière de randonnée, j’ai l’habitude des sorties à la journée. Là, je me suis lancée sur une itinérance plus longue. J’étais sûre de moi, mais pas assez pour ce genre de terrain.
Le Morvan m’attirait pour ses chemins oubliés et son côté moins lisse que d’autres secteurs. Je voulais quitter les itinéraires trop propres et retrouver une vraie sensation de traversée. Dans le Parc naturel régional du Morvan, j’espérais des layons, des fonds humides, des passages serrés. Pas un ruban net sur la carte. Plutôt un territoire qui se mérite à chaque carrefour.
J’avais préparé ça avec des cartes papier, un GPS de randonnée et des sacoches trop pleines au départ. Je pensais avoir tout sous la main. Mon cheval travaille bien, mais il n’était pas habitué à porter longtemps sur un terrain pareil. J’ai quand même pris la route en me disant que ça passerait. J’ai appris plus tard que mon optimisme pesait presque autant que le cuir des sacoches.
J’ai appris à vérifier le minimum avant de partir, pas à faire confiance à l’élan du moment. J’ai glissé une ration de foin, une gourde pleine et un petit couteau dans la poche latérale. Le reste, je l’ai laissé à la maison. Avec le recul, ce tri simple m’a évité d’alourdir encore le cheval. Et c’est déjà beaucoup sur ce genre de sortie.
Quand le chemin s’efface, le doute s’installe
Le départ s’est fait sur un layon forestier souple, avec les sabots qui sonnaient différemment à chaque pas. Sur la terre humide, le bruit était rond. Sur les cailloux, il devenait sec, presque cassant. Après la pluie, l’odeur de mousse et de feuilles écrasées montait dans le nez. J’aimais ça, au début. Ce mélange de fraîcheur et de sous-bois me donnait l’impression d’entrer dans le vrai Morvan.
J’ai suivi un sentier à peine visible. Les traces disparaissaient sous les fougères, et les branches basses griffaient mes guêtres. Le silence s’est installé d’un coup. Plus d’oiseaux, plus de bruit humain, juste le souffle du cheval et le frottement de la sangle contre mon manteau. Je me suis sentie minuscule, avec ce sentiment bizarre de marcher dans un endroit qui accepte mal qu’on le presse.
Au carrefour suivant, je me suis retrouvée sans balisage clair. Le cheval a ralenti sans que je lui demande rien, comme s’il lisait le sol avant moi. Je me suis trompée de direction, puis j’ai hésité à faire demi-tour. J’ai eu du mal à admettre que je n’étais plus du tout sur un passage simple. J’ai levé la tête, et j’ai compris que la végétation avait mangé la trace.
C’est là que j’ai senti le vrai basculement. Ce n’était plus une balade balisée, mais un terrain vivant, capricieux, qui changeait de visage au moindre détour. J’ai descendu de selle pour vérifier la carte, le cheval s’est agité deux minutes, puis il a soufflé longuement quand je me suis éloignée de ses flancs. Dès la première montée, mes sacoches trop chargées l’ont fait forcer. Je l’ai vu raccourcir son pas avant même que j’accepte l’évidence.
J’ai appris à lire le Morvan autrement, au fil des heures
Au fil des heures, j’ai commencé à entendre le terrain avant de le lire sur le papier. Le bruit des sabots changeait entre terre souple, pierres et passages humides. Dans les fonds de vallée, la boue ralentissait tout. Le cheval posait ses pieds avec plus de prudence, puis repartait sans se presser. C’est là que j’ai compris qu’il me parlait déjà, à sa manière.
J’ai fini par m’arrêter plus à chaque portion lourde. Je touchais ses pieds avant de remonter, et je regardais ses membres prendre de la chaleur en fin d’étape. Les guêtres étaient maculées de boue fine, avec des éclaboussures jusqu’aux sacoches. Au troisième arrêt, j’ai vu qu’un antérieur se posait plus court après un passage caillouteux. Je n’ai pas insisté. J’ai laissé passer quelques minutes, puis j’ai repris au pas.
Le silence forestier m’a étonnée autrement. Sous un pont de bois, j’entendais l’eau courir sans la voir. Le souffle du cheval faisait presque partie du décor. Je n’étais pas perdue, et pourtant je n’étais plus en terrain familier. Cette forme d’isolement m’a plu autant qu’elle m’a tenue en alerte. Pas terrible au début, puis très vivant, presque rassurant.
J’ai aussi appris à ne pas croire la carte au pied de la lettre. Un chemin bien dessiné sur le papier pouvait finir en couloir de végétation. Les fougères le mangeaient, les ronces l’accrochaient, et je devais par moments descendre quelques mètres pour retrouver une vraie trace. À chaque fois, je gardais un itinéraire de repli en tête. Sans ça, j’aurais perdu trop de temps à revenir sur mes pas.
Ce que je sais maintenant que j’ignorais avant de partir
Cette traversée m’a appris à revoir mes départs. Je ne sous-estime plus un relief qui semble doux sur la carte. Une étape de 20 km dans le Morvan m’a pris quatre heures de selle avec les arrêts. Une autre, plus roulante, a quand même fini à 25 km de mémoire dans mes jambes. J’ai compris qu’un terrain comme celui-là demande des pauses plus fréquentes et un chargement plus léger.
Depuis, je regarde les signes du cheval avec plus d’attention. Un souffle qui dure plus longtemps après la montée, un pas qui raccourcit sur le dur, une gêne discrète dans une descente, ça compte. J’ai aussi vu que la chaleur dans les membres en fin de journée n’était pas un détail anodin. Quand ça persiste ou quand une boiterie apparaît, je passe la main à une vétérinaire. Je ne fais pas semblant de savoir plus que ce que je vois.
J’ai été convaincue qu’il vaut mieux partir moins vite et plus plusieurs fois sur des étapes courtes. Pour quelqu’un qui accepte de ralentir, de marcher à côté du cheval et de s’arrêter sans s’agacer, ce type de traversée a du sens. Pour quelqu’un qui veut avaler les kilomètres, le Morvan fatigue vite la tête et le dos. Je ne sais pas si cette leçon tient partout. Là-bas, elle m’a paru très nette.
J’ai aussi regardé d’autres manières d’avancer. J’ai pensé à des boucles plus simples, avec des routes plus roulantes pour rentrer à l’étape sans entamer le cheval. J’ai préféré cette option mentale au grand tracé rectiligne. J’ai fini par comprendre, que le rythme change tout. Une boucle laisse plus de marge. Une traversée pousse à accepter les imprévus, et je n’étais pas prête à les subir une seconde fois de la même façon.
Ce que je retiens de cette traversée et ce que je ne referai pas
Cette traversée a réveillé quelque chose que j’avais un peu laissé dormir. J’ai retrouvé le goût des chemins oubliés, des sols qui changent sous les pieds, des matins où l’on part sans être sûre de tout lire d’avance. Le Morvan m’a gardé en alerte, mais il m’a aussi donné une présence rare. J’ai senti mon cheval plus attentif, plus posé quand je me calmais moi-même.
Je referais sans hésiter les pauses longues, les arrêts pour boire, et les moments où je marche quelques mètres à côté de lui. Je referais aussi le choix d’écouter son pas avant ma montre. C’est dans ces temps-là que j’ai été convaincue de repartir plus tard, mais mieux. Je suis rentrée avec moins d’assurance qu’au départ, et c’était plutôt sain.
Je ne referai pas une traversée du Morvan sans plan B. Je ne referai pas confiance à des sacoches trop lourdes, ni à un chemin ancien parce qu’il paraît commode sur le papier. Je ne referai pas non plus l’erreur de croire qu’un passage sec reste sec plus loin. Sur ce terrain, la moindre zone humide peut casser le rythme.
Le dernier matin, près de Saint-Brisson, j’ai dessanglé devant la Maison du Parc avec les guêtres couvertes de boue fine. Le cheval a soufflé très fort, puis il a posé l’encolure contre mon épaule une seconde. J’ai posé la main sur son encolure, et j’ai ri toute seule, un peu bêtement. En rentrant, j’ai pensé à ce demi-tour évité de justesse, et j’ai compris que cette traversée m’avait rendue plus humble. Pour quelqu’un qui accepte de partir lentement, elle laisse une vraie place au paysage.



