Devant Pont de Gau, la sangle a grinçé et l'air sentait la vase tiède. Je suis partie avec ma carte pliée dans la poche et 48 euros déjà sortis du portefeuille. Quand mon cheval a marqué l'arrêt devant une bande d'herbe qui me semblait sèche, j'ai compris que mes repères allaient vaciller. Je me suis retrouvée à regarder ses oreilles plus que le tracé sur le papier.
Je n’étais pas prête, mais je voulais comprendre ce territoire étrange
Je venais avec mes deux enfants dans la tête, le calendrier serré et peu d'envie de jeter l'argent par la fenêtre. Je vis près de Dijon, dans la campagne de la Côte-d'Or, et le terrain mou n'est pas mon quotidien. Je monte depuis longtemps, mais je n'avais pas l'habitude de sentir la selle bouger sous une vase qui pompe. J'étais sûre de moi au départ, et puis le premier pas dans les marais m'a remise à ma place.
J'ai été convaincue par la Camargue avant même d'y poser le pied. Je voulais des oiseaux, du sel, des lignes plates à perte de vue, et un décor que je n'avais pas sous les yeux en Bourgogne. J'avais lu les noms des manades, regardé des photos de Saintes-Maries-de-la-Mer, puis j'ai fini par choisir une balade de 1h30. Le format me rassurait, parce que je ne savais pas du tout comment mon corps réagirait dans ce terrain.
Avant de partir, j'avais glissé une carte IGN, mon téléphone chargé et deux conseils griffonnés par une amie. Je pensais pouvoir tout contrôler avec ces trois choses. J'avais même noté des repères bêtes, comme une digue et un canal, pour ne pas me laisser porter trop vite. Je me suis trompée sur un point simple, le marais ne se laissait pas lire de loin.
Le cheval m’a vite rappelé que je n’étais pas aux commandes ici
La première demi-heure, le bruit des sabots m'a changée de monde. Sur la terre ferme, ça claquait net, puis, dès la zone humide, le son devenait sourd et presque étouffé. J'ai été frappée par cette bascule si nette. L'odeur est montée d'un coup, un mélange de vase chaude, de sel et d'herbe écrasée quand le vent est tombé.
J'ai aussi senti la peau tirer sous le col de ma chemise, avec cette humidité salée qui colle aux bras et au cou. Les crins et la queue de mon cheval chassaient les insectes en continu, même quand il restait immobile quelques secondes. Au bout de 12 minutes, j'avais déjà les chevilles qui picotaient. Puis les moustiques ont commencé à tourner autour de mes poignets, et là, je me suis sentie moins héroïque.
Le cheval s'est arrêté net devant un endroit qui me paraissait sec. J'ai tiré un peu sur les rênes, par réflexe, et la tension est remontée dans son encolure. Pas terrible. Vraiment pas terrible. Il a gardé les pieds plantés, puis il a baissé encore la tête, comme s'il lisait le sol avant moi. Juste après, j'ai vu la mare cachée dans l'herbe, avec une eau trouble et un bord qui brillait à peine.
J'ai hésité deux secondes de trop, puis j'ai voulu le forcer. Le résultat était immédiat. Ses oreilles se sont durcies, son pas est devenu plus court, et il a refusé d'entrer dans la zone mouillée. Mon erreur m'a sauté au visage, car plus je cherchais à passer, plus il se refermait sur sa prudence. Je me suis trompée de lecture, et lui l'avait compris avant moi.
Après ce moment-là, j'ai commencé à regarder ses signaux. L'encolure qui s'abaisse d'un cran annonce la prudence. Le léger mouvement de la queue dit déjà qu'il chasse quelque chose, pas seulement les mouches, mais l'agacement du terrain. Quand il tourne à peine la tête vers une bande d'herbe rase, je sais maintenant qu'il a repéré une ligne plus sûre.
Mon travail de cavalière de randonnée m'a appris à observer les détails, mais là, j'ai dû aller plus loin. Les bords de canaux, les petites levées de terre couvertes d'herbe rase et les zones un peu plus sèches se lisaient mieux au pied qu'à l'œil. De loin, tout se ressemblait. À cheval, une micro-digue changeait toute la ligne de passage. En tant que cavalière de randonnée, j'ai fini par accepter que le marais se gagnait centimètre par centimètre.
Le déclic est venu quand j’ai lâché ma carte et suivi mon cheval
Le vrai tournant est venu près d'une levée de terre presque invisible. Ma carte indiquait une ligne droite, mais le cheval a quitté cette ligne sans hésiter. Il a pris un détour minuscule, à peine marqué, puis il a posé les pieds sur un sol plus ferme. J'ai été convaincue à cet instant-là, parce que son trajet était plus lisible que mes traits imprimés.
J'ai lâché la carte dans ma poche et j'ai regardé sa façon d'avancer. Il testait le sol avant chaque pose de pied. Le geste était discret, mais je le sentais dans la selle. Tout de suite, ma nuque s'est détendue, mes mains aussi, et je suis devenue moins crispée. Le cheval avançait d'un pas plus fluide, sans brusquerie, comme s'il avait déjà reconnu la prochaine poche de terre sèche.
C'est là que j'ai compris la subtilité que je ratais au début. Le marais n'était pas une surface plate. Il était fait de replis, de bords de canaux, de sols qui changent sur 3 mètres, puis de bandes d'herbe rase qu'on ne voit pas bien depuis la piste. Je pensais d'abord que la carte devait tout dire. En réalité, elle me donnait seulement le décor général.
Ce que j’aurais voulu savoir avant de partir et ce que je retiens aujourd’hui
Si j'avais su lire ce terrain d'un coup d'œil, j'aurais évité un passage qui semblait ferme près d'un fossé noyé. Le cheval, lui, l'a senti tout de suite. J'aurais aussi évité de me fier à une ligne trop propre sur ma carte, alors qu'une légère différence de couleur trahissait déjà l'eau sous l'herbe. Pour une piqûre qui gonfle ou une irritation qui ne passe pas, je laisse ça à un médecin, mais pour la lecture du terrain, le cheval m'a appris bien plus que mon papier.
Je ne referais pas la même sortie avec mes chaussures trop légères. Dès que la vase accrochait, la semelle gardait le sol et je perdais de la stabilité. Je ne partirais pas non plus trop tard, parce qu'à l'arrêt suivant les moustiques m'ont piquée au cou et aux chevilles en quelques minutes. J'avais sous-estimé le vent et le soleil réfléchis par l'eau, et j'ai fini avec les yeux fatigués et les vêtements poisseux.
Avec le recul, je vois aussi la limite de mon entêtement. Vouloir suivre la carte m'a menée vers un demi-tour inutile, alors que le cheval et le guide lisaient déjà la meilleure ligne. Pour quelqu'un qui accepte de prendre une matinée plus tôt, de porter des manches longues et de laisser un peu de place au cheval, la sortie change de visage. Un débutant y trouvera peut-être trop d'inconnu, mais quelqu'un qui aime les terrains vivants y prendra vite goût.
Je suis rentrée près de Dijon avec du sel sur la peau et la boucle de la botte couverte de traces sombres. Je gardais en tête Pont de Gau, la manade Saint-Louis et cette façon qu'a le cheval camarguais de lire le marais au pied près. Si je devais revivre cette journée, je garderais la même envie de partir, mais je lâcherais la carte plus tôt. Ce terrain m'a rappelé, sans ménagement, que je suis meilleure quand j'écoute l'animal avant de vouloir imposer ma lecture.



